Littérature générale

Ton père : homoparentalité en crise

Dans Ton père, Christophe Honoré se livre entièrement sur son rôle de père gay. Il partage avec pudeur ses interrogations sur son homosexualité dans un monde hétérosexuel et son rôle dans la communauté homosexuelle. Brillant.

L’histoire

Quand le narrateur se réveille ce matin-là, Christophe retrouve sa fille au pied du lit, une feuille de papier dans une main et une punaise dans l’autre. Il attrape le bout de papier et découvre un mot sibyllin qui a été accroché sur sa porte d’entrée : « Guerre et paix : contrepèterie douteuse ». Auteur et cinéaste, son imagination commence à tourner. Qui a écrit ce mot ? Quel message veut-on lui faire passer ? Quelle organisation a mis en place la personne qui a accroché ce mot ? Est-elle venue avec ses punaises et son mot, fier de sa trouvaille ?

Christophe panique. Lui qui pensait vivre dans un monde où l’homosexualité n’est plus un problème se retrouve face à une réalité : être gay et père n’est toujours pas considéré comme normal dans la société.

C’est le début d’une introspection sur son rôle de père, mais aussi de cinéaste homosexuel dans la communauté. En fait-il trop ? Pas assez ? Reproduit-il le schéma hétérosexuel dans sa vie homosexuel ? Ces interrogations sont relancées à chaque nouvelle « attaque ». Mais en sont-ce seulement ? N’est-ce pas son intranquillité qui lui fait voir des agressions là où un autre verrait des jeux d’enfants ?

Suivez avec Christophe Honoré dans Ton père l’évolution de son auto-examen réalisé dans l’alcool, la cigarette et la honte.

Qui est Christophe Honoré ?

Né en 1970 à Carhaix, dans le Finistère, Christophe Honoré est écrivain, réalisateur, scénariste, dramaturge et metteur en scène français. Il a réalisé une douzaine de longs métrages, dont Les Chansons d’amour (2007), Les Bien-Aimés (2011), Plaire, aimer et courir vite (2018) et Chambre 212 (2019).

À 25 ans, il commence une carrière d’auteur, avec la parution de son premier livre de jeunesse, Tout contre Léo. Il publie ensuite des romans et des pièces de théâtre. Il devient alors chroniqueur pour plusieurs revues, dont les Cahiers du cinéma.

Sa carrière de réalisateur commence à 31 ans avec un premier court métrage. Mais ce n’est qu’en 2007 qu’il obtient la reconnaissance de ses pairs au grand écran, avec le drame musical : Les Chansons d’amour, sélectionné en compétition officielle du Festival de Cannes et lauréat du César de la meilleure musique de film attribué à Alex Beaupain.

Comment a-t-il fini sur ma table de chevet ?

Fan de Christophe Honoré, mon mari n’a pas pu s’empêcher de l’acheter. Emballé par l’histoire et le style, il me l’a conseillé. J’étais un peu réticent, l’homoparentalité n’étant pas vraiment mon sujet de prédilection, mais je me suis laissé convaincre.

Mon avis

Cette autofiction est magnifique. Dès les premières pages, ce livre m’a embarqué avec son ton humoristique : Christophe Honoré décrit avec beaucoup de second degré les hypothèses que son esprit confectionne concernant l’organisation de son « punaiseur ». Qu’est-il passé dans la tête de son harceleur pour décider un jour de se déplacer avec une punaise et une feuille de papier ?

Il présente ensuite avec subtilité ce que peuvent vivre au quotidien certains parents gay : les regards et remarques des autres mères, les supputations concernant les motivations d’un homme homosexuel à avoir des enfants… J’ai été très touché par la présentation des hypothèses de personnes fourbes et homophobes à propos de l’homoparentalité : un père gay, forcément pédophile, utiliserait son enfant comme appât pour attirer d’autres petits garçons chez lui, s’introduire dans les écoles et les fêtes d’anniversaire…

Au-delà de l’homoparentalité présentée du point de vue du père, et non de l’enfant, de ce qu’il peut subir au quotidien, j’ai été fasciné par les réflexions justes de Christophe Honoré sur sa propre sexualité. Est-il suffisamment gay ? Représente-t-il bien la communauté dans sa vie quotidienne ? Ne reproduit-il pas un modèle hétérosexuel à travers son besoin de paternité ? Est-il juste envers sa fille, voire lui-même, quand il écarte les œuvres de réalisateurs gay qu’il souhaite que sa fille voie plus tard ?

Ce texte n’est pas un essai, mais bien un roman. Au-delà de ces interrogations fines, de ces drames quotidiens qui étreignent Christophe Honoré, le texte repose sur une vraie intrigue qui nous porte jusqu’à la dernière page.

Devez-vous lire ce roman ?

Oui. Pour les homos non parents, il ouvre une porte sur un monde qu’on ne peut pas imaginer et les pressions que l’on subit au quotidien et qui orientent toujours notre vie : ce qu’il faut faire, ne pas faire, dire ou ne pas dire. Au-delà, il présente des interrogations qui nous font vraiment réfléchir.

Citation

Ai-je un jour pensé que ma vie se jouerait sans passion si je ne procréais pas ? N’ai-je pas cédé à la pression sociale, ne me suis-je pas soumis à une norme hétérosexuelle en fabriquant un enfant ? N’ai-je pas au fond toujours douté de la fin naturelle d’une histoire d’amour homosexuel, de son développement normal, de son couronnement ? Ne me suis-je pas toujours demandé ce que l’homosexualité avait en tête, si elle était guidée par une force qui dépasse le plaisir ? Ne pourrait-on pas aisément me convaincre que l’amour homosexuel ne possède aucune valeur créatrice, qu’il ne mène qu’à l’égoïsme et à la solitude ? Face à un jury d’homosexuels, ne serait-il pas facile de me faire condamner pour haute trahison ? Ne serais-tu pas alors convoquée lors de ce procès en tant que pièce à conviction, mobile et arme du crime ? N’ai-je pas voulu échapper à mon destin d’homosexuel ? Ai-je rejoint les lignes ennemies par idéologie ? D’ailleurs je ne t’ai pas conçue avec une femme lesbienne mais hétérosexuelle, et je t’élève avec des Pâques en famille, des conseils de classe, des goûters d’anniversaire, des vacances chez tes grands-parents… Ne nous ai-je pas construit une vie standard d’hétérosexuels ? Ne suis-je pas sujet de ma honte ? Quand je croyais me révolter, n’étais-je pas en train de plier ? Où pouvait-on lire mes contestations de l’hétérosexualité dominante ? Dans quels propos, livres, films ? Était-on bien sûr de cet adjectif, queer, pensait-on vraiment qu’il convenait à ma personnalité ?

Ton père, Christophe Honoré

Où le trouver ?

En bibliothèque ou librairie, neuf ou d’occasion, numérique ou papier, avec les informations suivantes : Ton père, Christophe Honoré, Mercure de France, 2017.

On en parle ailleurs

Avec Ton père de Christophe Honoré, je n’ai pas ressenti un coup de cœur mais un coup de foudre. 

8 tiret 3

C’est un livre que je n’ai pas réussi à lâcher avant de le finir : l’histoire est intrigante, sa fille attachante, et le thème de société dont il est question est un thème qui m’intéresse personnellement.

Mademoizelle Nebel

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« Tuer le bon gay » d'Étienne Bompais-Pham, Prix du roman gay 2021 / Premier roman
About author

Étienne Bompais-Pham est l'auteur du roman Tuer le bon gay, paru aux Éditions Maïa et Prix du roman gay 2021, catégorie Premier roman. Il est également critique de romans gay pour la LGBThèque, mais aussi pour le podcast Homomicro et la revue littéraire L'Autre Rive.
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