Littérature générale

Mon frère et son frère : sur les traces d’un frère mort avant sa naissance

Mon frère et son frère, le magnifique premier roman du suédois Håkan Lindquist, nous plonge dans l’enquête enivrante de Jonas, quinze ans, en mal de comprendre qui était ce mystérieux frère, Paul, mort plus d’un an avant sa propre naissance.

L’histoire

502 jours séparent la naissance de Jonas et la mort de Paul son frère, mystérieusement écrasé par un train, alors qu’il se promenait sur un chemin de fer.

Pour Jonas, Paul est un fantôme qui hante la vie de son entourage : ses parents, bien sûr, mais aussi celle de Daniel, l’ami d’enfance solitaire de sa mère. Il a appris à vivre avec sa présence absente et cette photo de son frère qui repose au-dessus de la télé et lui renvoie ses propres émotions : un sourire quand il est lui-même heureux, de la tristesse quand il se sent mal.

Un jour, alors qu’il cherche une raquette de ping-pong dans le grenier où il ne met jamais les pieds, il tombe sur de vieilles affaires de son frère. Parmi elles, une magnifique veste en daim attire son regard. Il l’essaie et décide de la prendre. Passé le choc, ses parents, qui souffrent de retrouver en lui leur fils disparu, acceptent qu’il la garde. C’est quelques heures plus tard qu’il trouve dans une des poches une mystérieuse lettre d’amour adressée à Paul.

Surgit alors en lui le besoin d’en savoir plus sur l’auteur de cette lettre et cette relation cachée de son frère. Qui était Paul ? Dans le dos de ses parents, dont la douleur est encore vive, il part en quête de ce frère qui manque à sa vie.

Qui est Håkan Lindquist ?

Håkan Lindquist est un auteur suédois né en 1958 dans une petite ville de Småland. Il s’est installé à dix-neuf ans à Stockhom, où il a travaillé avec des enfants, puis dans une librairie et un magasin de disques.

Mon frère et son frère a paru en 1993 en Suède. Il a fallu attendre 2001 pour le découvrir en France aux éditions Gaïa, où il a reçu le Prix littéraire de la Bordelaise de lunetterie.

Comment a-t-il fini sur ma table de chevet ?

Ce livre m’a accompagné toute ma vie. C’est l’un des deux premiers romans LGBT que j’ai lus de ma vie. J’étais au lycée, j’avais l’âge du héros et j’étais en quête de compréhension de ma propre sexualité. À l’époque, au début des années 2000, sur internet, les seuls éléments gay que l’on pouvait trouver étaient des photos de twinks en plein coït, sans contexte ni explication. C’était quelque chose qui attisait mon excitation, puis une fois celle-ci essuyée d’une feuille de Kleenex, renforçait ma propre honte et mon propre dégoût.

Quand j’ai compris que mon attirance pour les garçons était plus qu’une simple lubie libidineuse, j’ai fait un tour à la bibliothèque municipale de Salon-de-Provence, la ville de province/Provence où je vivais et j’ai tapé « homosexualité » dans le moteur de recherche du catalogue en ligne. Seulement deux romans sont remontés : En l’absence des hommes, de Philippe Besson, et Mon frère et son frère, d’Håkan Lindquist. Soulagé par ces titres non explicites qui ne généreraient aucun soupçon chez mes parents, je les ai empruntés et planqués dans mon sac à dos. Je les ai dévorés en un week-end.

Quelques années plus tard, j’ai acheté le roman. Je le voulais près de moi. Toujours. Et puis je l’ai offert à mon premier amour, dont la vie résonnait avec celle de Jonas. J’y ai vu un signe du destin. Et puis j’ai quitté mon premier copain, l’exemplaire du livre, et le titre et le nom de l’auteur se sont évaporés de ma mémoire.

Ce n’est que l’année dernière, quand j’ai feuilleté le livre de Thierry Goguel d’Allondans et Michaël Choffat, Une bibliothèque gay idéale, Dictionnaire critique et quasi exhaustif de la littérature gay disponible en langue française, que le livre est remonté à la surface. Plus de quinze ans après, je voulais me lover dans ma propre nostalgie et confirmer ma première impression amoureuse de ce roman. Je l’ai donc racheté.

Mon avis

Mon premier avis est confirmé. C’est presque étonnant de voir à quel point il s’est imprégné en moi. Loin d’être un roman d’adolescent, il est profond et émouvant. Je remercie plus de quinze ans après le choix audacieux du bibliothécaire de Salon-de-Provence d’avoir opté pour ce petit roman sans prétention qui a marqué ma vie.

Mais revenons sur le roman. Ce livre est magnifique. Il se présente comme une véritable enquête digne de Sherlock Holmes d’un frère qui veut comprendre celui qu’il n’a jamais rencontré. Il présente avec douceur le travail de deuil qui n’est pas fait autour de lui. Jonas serait-il né trop tôt ? Il est simple et prenant, rempli d’astuces narratives pour nous apporter des éléments des années après la disparition de Paul : des lettres, des photos, des souvenirs partagés et des articles de journaux.

Comme pour un cold case, on part de l’idée que le but du roman est de savoir, dix-huit ans après, pourquoi Paul est mort. S’agissait-il d’un véritable accident (comment n’a-t-il pas entendu le train, lui qui connaissait parfaitement les lieux ?) ou d’un suicide ? Finalement, on arrive à une histoire d’amour entre Paul et un autre garçon, sur les doutes qui font naître une culpabilité qui vous ronge au fil des années, pour déboucher sur la seule chose qui importe : qui était Paul.

J’ai peut-être trouvé un seul bémol. Par endroits, je trouve que le personnage de Jonas, seize ans, s’exprime de manière trop éclairée, comme un adulte de quarante ou cinquante ans, sur des sujets aussi complexes que le deuil. C’est bien sûr le seul bémol que j’ai, car ces mots sont justes, puissants et forts.

Devez-vous lire ce livre ?

Oui. Ce roman est magnifique, tout en douceur et en pudeur. Bon, après, je ne suis pas très objectif vis-à-vis de ce livre qui a accompagné l’acceptation de mon homosexualité.

Citation

Il y a tant de façon de rendre compte de la réalité. Un être humain avec sa vie, ses sentiments, ses pleurs et ses rires ; un être humain qui a vécu, et qui est mort ; un être humain comme toi et moi, peut subitement voir sa vie décimée dans le raccourci saisissant de quelques malheureuses lignes de journal – un journal qui n’est bientôt plus d’actualité et qu’on jette, tout jauni. Ou qu’on enferme dans des archives poussiéreuses.

Mon frère et son frère, Håkan Lindquist
Couverture de "Mon frère et son frère" d'Håkan Lindquist

Où le trouver ?

En bibliothèque ou librairie, neuf ou d’occasion, numérique ou papier, avec les informations suivantes : Mon frère et son frère, Håkan Lindquist, Gaïa Éditions, 2001.

D’autres blogueurs en parlent

Tout s’imbrique parfaitement autour de l’âme maîtresse du roman : la quête identitaire de Jonas à l’entrée de l’adolescence, son besoin de connaître son frère pour se trouver et traverser cette période houleuse sereinement.

Homo-Libris

L’histoire est simple, belle, l’écriture sobre. Elle saisit le lecteur et le laisse en haleine jusqu’au dénouement.

Culture & questions qui font débats

Vous l’avez lu ? Qu’en avez-vous pensé ? Dites-moi tout en commentaire.

« Tuer le bon gay » d'Étienne Bompais-Pham, Prix du roman gay 2021 / Premier roman
About author

Étienne Bompais-Pham est l'auteur du roman Tuer le bon gay, paru aux Éditions Maïa et Prix du roman gay 2021, catégorie Premier roman. Il est également critique de romans gay pour la LGBThèque, mais aussi pour le podcast Homomicro et la revue littéraire L'Autre Rive.
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